Les Gardiens de la Galaxie : Joyeuses Fêtes (James Gunn, 2022)

Marvel Studios a récemment innové en proposant un format plus court que d’habitude avec Werewolf by Night, un téléfilm de moins d’une heure qui est un récit se suffisant à lui-même, se démarquant ainsi des divers films et séries s’inscrivant dans le MCU. Marvel renouvelle le procédé avec Les Gardiens de la Galaxie : Joyeuses Fêtes, un téléfilm de 41 minutes prenant pour référence le célèbre et affligeant téléfilm Au Temps de la Guerre des EtoilesJames Gunn nous embarque pour une aventure de Noël qui voit Mantis et Drax se rendre sur Terre afin de trouver le plus beau des cadeaux pour Peter Quill, lui qui n’a pas fêté Noël depuis sa plus tendre enfance… Sauf que le cadeau en question, c’est Kevin Bacon!

Le célèbre acteur de Footloose est une référence pour Peter, et à force d’en entendre parler, Mantis se dit que ce personnage hors norme serait le cadeau idéal pour cette fin d’année! Elle embarque donc Drax afin de mener à bien sa mission. Le point de départ est bien drôle, avec un Kevin Bacon jouant donc Kevin Bacon. Mais il ne suffit pas d’avoir une seule bonne idée pour que l’ensemble soit cohérent… Et on se retrouve donc à regarder une « oeuvre » qui ne sert strictement à rien, traversée par un humour bien lourd (mis à part quelques passages fugaces), et qui en plus offre un titre mensonger. On se souvient de Thor : Love and Thunder dans lequel étaient intégrés les Gardiens de la Galaxie, et qui n’apparaissaient que pour une durée très limitée avant de disparaître au début du film. C’est ce qu’on appelle un mensonge promotionnel destiné à déplacer les foules pour qui la seule présence de Chris Hemsworth était insuffisante… Et qui auront dû se contenter uniquement de Chris, ainsi que d’une Natalie Portman pas trop emballée et d’un Russell Crowe en roue libre…

Pourquoi appeler cela Les Gardiens de la Galaxie : Joyeuses Fêtes, alors que seuls Mantis et Drax occupent le devant de la scène, et que même Star-Lord fait de la figuration? Avoir un personnage de la trempe de Rocket et le laisser de côté pendant quasiment toute la durée de ce one-shot, c’est dur… Et que dire de ce Groot ado bodybuildé qui ne sert strictement à rien, et qui est juste terriblement moche? On savait que James Gunn était sur une pente descendante depuis l’atroce The Suicide Squad, et il écrit et réalise un épisode spécial des plus inutiles du MCU, dans lequel les personnages ne font pas les mêmes étincelles que dans les 2 films précédents (avec déjà une baisse de régime pour Les Gardiens de la Galaxie 2). La plus grosse déception est vraiment dans l’aspect figuratif de Rocket et Groot, même si les personnages de Nébula et même de Star-Lord sont eux aussi sacrifiés. Comme pour The Suicide Squad, on sent un gros problème d’écriture tenant au fait que l’auteur se repose sur un concept (ici Kevin Bacon) pour croire que cela suffira à rendre l’ensemble attrayant. Mais c’est loin d’être le cas…

J’adore Kevin Bacon, mais ce rôle ne restera certainement pas dans les annales de sa filmographie… On assiste à des scènes presque gênantes, comme lorsqu’il court dans la rue en étant poursuivi par Mantis et Drax, on a presque l’impression de se retrouver dans un Tom et Jerry… Des situations ridicules, il y en a quelques-unes, comme ce titre rock sur Noël avec un groupe d’extra-terrestres, qui dure bien trop longtemps… En fait, on se rend compte du vide abyssal du produit proposé, qui dans sa phase d’écriture a notifié d’apporter de l’émotion, mais dont les effets tombent terriblement à plat. Le secret de Mantis tombe comme un cheveu sur la soupe, et est de ce fait totalement artificiel. La vision très naïve de Noël se veut légèrement subversive, mais ça ne prend pas du tout, et même l’histoire sur Yondu doit être rafistolée à la fin pour faire dans la happy end… Ca sent bon la guimauve qui ne prend pas, et cette petite sucrerie de Noël qui tombe inexplicablement un mois avant Noël ne fonctionne pas du tout…

On sent que Gunn n’a pas été véritablement inspiré, et que le peu d’enjeux de cet épisode ne l’a pas emballé… La mise en scène est bien trop sage et l’utilisation de musiques bien trop mécaniques pour que l’ensemble apparaisse sincère. On lui a demandé de concocter un épisode spécial, il s’est contenté d’appeler sa team et de produire cette chose qui masque son inutilité derrière deux pulls moches de Noël et un Cosmo qui est devenu femelle… Ce téléfilm est à l’image d’une Phase IV qui aura été très laborieuse, et qui a raconté beaucoup d’histoires sans vraiment savoir dans quelle direction aller… On va attendre le début de la Phase V avec Ant-Man et la Guêpe: Quantumania, en espérant que Kang relève enfin le niveau!

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Guerilla 1 Le Jour où tout s’embrasa

Un roman dystopique racontant une guerre civile en France, ainsi que la chute du régime en place? Le projet est très ambitieux, surtout qu’il s’étalera sur pas moins de 3 romans! Laurent Obertone a été journaliste pendant plusieurs années, avant de rédiger des essais qui viendront compléter son expérience de terrain, et il sort de l’anonymat dès son premier ouvrage intitulé La France Orange Mécanique, dans laquelle il décrit l’ensauvagement du pays, qui connaît une délinquance et une criminalité grandissantes. En abordant des sujets sensibles tels que l’immigration, il sera immédiatement catalogué d’extrême-droite alors qu’il tente de parler d’une réalité qui n’a rien de politique. Avec Guerilla (paru aux éditions Magnus), il va poursuivre son exploration d’une France de plus en plus violente, en imaginant un futur proche où un événement va tout faire basculer dans le chaos.

Lors d’une descente dans le quartier de la Courneuve, des policiers vont être agressés par une bande de camés, et un des flics va faire usage mortel de son arme. Ce « fait divers » va être l’élément déclencheur d’un changement radical pour le pays, qui va connaître des émeutes telles qu’il n’en a jamais connu. D’entrée de jeu, on sent une tonalité très immersive et Obertone nous place au plus près de l’action, en parvenant à maintenir un suspense qui n’a rien d’artificiel. En quelques mots, il place les enjeux capitaux de la situation explosive, et son style permet de s’immerger immédiatement dans cette fiction : « Qui taperait le premier? Le type au jogging blanc, à la gauche du brigadier. Le flic voyait son silence, ses yeux mauvais, sa volonté de se faire oublier dans un angle mort. Le brigadier parlait, fixant le plus costaud, parlait comme si tout allait bien, pour sauver le fil de la parole, comme le premier feu des hommes. Il semblait croire qu’ici-bas le langage pouvait encore faire échec au crime. »

Je craignais que ce livre ne soit qu’un condensé de faits divers mis bout à bout de manière mécanique, il n’en est rien et on ressent un style puissant prenant racine dans l’aspect fortement intimiste de chaque événement décrit. Le journaliste ayant passé des années à coucher sur le papier journal des faits froids et objectifs, puis ayant ensuite analysé ces mêmes faits de manière plus poussée dans ses essais, peut enfin englober l’ensemble des composantes des sujets qu’il traite en y mêlant inextricablement les sentiments, les émotions et les peurs y étant liés. Ce roman-chorale va suivre quasiment en temps réel les événements survenant après l’instant zéro à la Courneuve, et on va y découvrir une multitude de personnages plus ou moins importants, mais chacun d’entre eux faisant partie intégrante de cette bascule vers le chaos.

Plusieurs références viennent à l’esprit lorsqu’on lit ce roman : il y a la trilogie des Rats de James Herbert, qui voit elle aussi la chute d’un empire mais due à des milliards de rongeurs; on pense à la trilogie du Fléau de Stephen King, qui raconte la propagation d’un virus à travers le monde, et qui le changera à jamais. Tenter de raconter la fin d’un monde prend du temps et engage de l’effort, c’est pour cela qu’il faut souvent 3 volumes ^^ Laurent Obertone s’inscrit dans le genre du roman apocalyptique avec talent, son style et son acuité permettant de faire ressortir le meilleur et le pire de ses personnages. Il brosse un portrait réaliste et peu flatteur d’une société qui s’est laissée consumer par la violence et la criminalité, et nous montre un futur possible si les politiques ne réagissent pas. Ce roman paru en 2016 fait immédiatement écho aux exactions et aux crimes sordides perpétrés encore récemment, et on assiste dans ce premier livre à des scènes choc traitées de manière brute et frontale.

Laurent Obertone va analyser finement cette suite d’événements à la fois de manière intimiste, idéologique et politique, permettant d’avoir un aperçu général de ce qui se passe. Les idéologues vont en prendre pour leur grade, avec leur volonté permanente de tendre l’autre joue, avec pour résultat de se retrouver flottant dans la Seine… Des scènes glaçantes vont être présentées, comme cette réminiscence d’Oradour-sur-Glane… L’auteur nous plonge dans un chaos indescriptible, dont il va pourtant nous faire le récit très précis… Si certaines séquences sont très dures, il va de temps à autre glisser un élément d’humour noir de manière subtile, histoire de saupoudrer un minimum de légèreté… Et aussi d’en rajouter dans la critique politique, avec la ministre du très-bien-vivre-ensemble ^^

L’événement de la Courneuve va être le point de départ d’une mise en opposition de l’islamisme radical face au peuple non islamiste, thématique qui a de quoi être corrosive au sortir de ces élections et au vu des problèmes en banlieue. Laurent Obertone traite d’un sujet chaud en y balançant juste une allumette supplémentaire, afin de voir ce qui pourrait en ressortir. Cette scission entre islamistes radicaux et citoyens lambdas va amener son lot de réactions et de détonations, et on plonge dans cette histoire en ayant du mal à en émerger. Ce bouquin se dévore comme un excellent Chattam par exemple, et est ce qu’on appelle vulgairement un page turner ^^ On ne peut pas s’arrêter et on a envie de savoir ce qui va se passer ensuite! L’exploit est d’autant plus remarquable que ce n’est pas évident de rendre attrayant un livre traitant en partie de politique, mais la manière dont écrit Obertone est tellement globale qu’il nous embarque aisément à ses côtés!

Cette vision très pessimiste du pays donne un thriller ultra-tendu, en utilisant des thèmes contemporains qui résonnent fortement! Je suis très curieux de voir ce que l’auteur nous réserve dans les 2 suites!

 

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Les news de la semaine : Peter dans la soie

Il y a bien longtemps que l’on n’avait plus entendu parler du projet concernant Silk, qui devait donner lieu à un long-métrage du côté de chez Sony depuis leur mise en place d’un univers partagé Spider-Man-sans-Spider-Man. Le personnage de Cindy Moon avait été évoqué en 2018, pour être peu à peu oubliée dans les tiroirs du studio, qui se concentrait sur ses chef-d’oeuvre Venom : let there be Carnage ou Morbius. Mais voilà que l’héroïne arachnéenne ressort ses papattes, tout en changeant de format : exit le film initial prévu, elle sera le personnage principal d’une série, qui sera en fait la première du genre du côté de chez Sony.

Silk : Spider Society sera en effet produit pour la télévision, puisque Sony Pictures s’est associée avec Amazon Studios pour la mise en chantier de tout un univers, à l’instar de ce que Marvel Studios fait avec ses propres héros. D’ici à ce qu’on ait des ponts entre séries et films du côté de Sony, vous imaginez le délire? El Muerto qui viendrait faire un caméo chez Silk? Les fans en bavent déjà d’impatience. Par contre, les noms de Phil Lord et Chris Miller sont synonymes de qualité dans le Spider-Verse, puisqu’ils sont à l’origine du très bon Spider-Man : New Generation! Il y a donc de quoi être légèrement plus attentif à ces préparatifs pour le petit écran, plutôt que d’attendre un Kraven non-binaire vegan au cinéma.

On attend donc de voir quelle tournure prendront les aventures de Silk, qui pour la petite histoire a été mordue par la même araignée que Peter Parker, le même jour que lui 😉

 

Sinon on a droit à des images du prochain The Guardians of the Galaxy : Holiday Special, dont le pitch est loin de la menace habituelle d’un Thanos ou d’un futur Kang : les Gardiens de la Galaxie veulent faire une fête de Noël mémorable pour Star-Lord, et se rendent donc sur Terre afin de trouver le plus beau des cadeaux! C’est-y pas mignon tout plein?? Les photos avec pulls de Noël moches sont de sortie, et pour l’instant, c’est Drax qui remporte la Palme!

 

James Mangold a une grande affection pour les héros vieillissants, puisqu’on lui doit notamment Copland avec Stallone ou le sublime Logan avec Hugh « Wolvie » Jackman. C’est donc en toute logique qu’il s’occupe de la fin de carrière d’un archéologue célèbre, dans ce qui est pour l’instant l’Untitled Indiana Jones Project! On découvre enfin Harrison Ford qui revêt les vêtements mythiques du héros, et qui se baladera dans le New York des années 60! La note d’intention de Mangold fait en tout cas très envie :

« Il est devenu très important pour moi de comprendre comment en faire un film sur un héros au crépuscule de sa vie. Les problématiques que j’ai soulevées à propos de l’âge d’Indy n’étaient pas des choses abordées dans le scénario en cours de développement à l’époque. Il y avait des blagues sur son âge, mais le scénario lui-même n’abordait pas la question. Pour moi, quelle que soit votre plus grande responsabilité, vous devez voler droit vers elle. Si vous essayez de prétendre que ce n’est pas là, vous finissez par recevoir des cailloux et des flèches tout du long » – James Mangold

 

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Le clip de la semaine : Mojo Sapiens – My Mojo

Mojo Sapiens, c’est la rencontre de 3 artistes issus de groupes précédents, pour former un combo unique mêlant avec subtilité blues et hip-hop, pour un résultat allant de l’introspection à la légèreté selon les morceaux et les clips. L’énergie de Mojo Sapiens tient à la conjonction des talents mis en présence, et on se retrouve propulsé dans un mélange de sonorités piochant dans diverses époques, et le voyage à travers les temporalités s’avère rapidement addictif! Il faut dire que la voix et le flow si reconnaissables d’Eli Finberg posent une empreinte très forte, lui qui oeuvre du côté de Goldencut avec une conviction similaire. Autre grand nom de la scène locale, celui de Victor Sbrovazzo, plus connu sous celui de Dirty Deep, puisqu’il est l’homme-orchestre nous livrant des morceaux comme Bottleneck. Pour compléter le trio, Cyprien Steck alias Leopard Da Vinci de Fat Badgers, qui achève de donner toute sa richesse à ce blues band désireux de rendre hommage à leurs illustre aînés, et qui le font avec une belle aisance!

Je vous laisse donc écouter My Mojo issu de leur EP A Fistful of Mojo, ce qui vous permettra de patienter avant la sortie de leur nouveau single prévu pour le 25 novembre, The Only One. Je vous invite à suivre leur actualité sur leur page FB juste ici, et à aller découvrir leur nouveau morceau dès sa sortie 😉

 

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Des Voix Sous la Cendre (2005)

Avec son diptyque consacré à Auschwitz (Le Magicien d’Auschwitz et Le Manuscrit de Birkenau), l’écrivain portugais J.R. Dos Santos nous plongeait dans le cauchemar irréel vécu par les victimes de la Shoah. A la base de ces 2 romans, il y a un élément primordial qu’il traite avec soin, et qui donne une certaine force à son second volume. Un élément peu connu de cette période sombre, et qui prouve le grand courage de certains hommes condamnés dans cet enfer, et qui ont dû oeuvrer à des besognes impensables. Cet élément rare et précieux, ce sont les rouleaux d’Auschwitz, des textes rédigés par des prisonniers, qu’ils ont enterré à divers endroits de leur dernier lieu d’existence…

J.R. Dos Santos évoquait à travers ses 2 écrits l’existence impensable et désespérante des membres du Sonderkommando, unité spéciale choisie pour un travail ô combien cruel et déréalisant. Leur histoire est restée longtemps secrète et sujette à de nombreuses interprétations, avec des à-priori souvent très négatifs. Même Primo Levi, dans sa méconnaissance des faits, les regroupe dans une caste d’individus bestiaux et immondes… Mais l’émergence de ces quelques textes sortis de terre va amener un regard nouveau sur ces prisonniers ayant participé à l’extinction de leur race bien malgré eux…

Rares sont les textes qui auront été au plus près du mal absolu ayant rongé l’Europe en ces temps sombres, et les témoignages recueillis par les survivants des camps ont paradoxalement une étincelle de vie qui vient non pas contredire les atrocités vécues par ces gens, mais qui ne permet pas d’explorer le mal dans ce qu’il a de plus fatal. Le témoignage des survivants apporte un éclairage fondamental et précieux, mais celui qui a vécu l’expérience de cette solution finale jusqu’au bout n’est plus en capacité de nous expliquer ce qu’il a pu ressentir, penser ou espérer. Le crime de masse perpétré par les Allemands durant la Seconde Guerre Mondiale est probablement la pire atrocité faite à des êtres humains, condamnés arbitrairement à cause de leur race… Encore aujourd’hui, il est inconcevable qu’une telle machinerie de mort ait pu se mettre en place et que l’ensemble des rouages humains ait pu laisser faire une telle abomination… Mais la vérité, aussi indescriptible qu’elle puisse être, est sans appel, et prouve à quel point l’être humain peut se déshumaniser et déshumaniser autrui…

La Shoah est en soi inconcevable, mais elle est pourtant une réalité avec laquelle des hommes, des femmes et des enfants ont dû composer de manière quotidienne, avec des habitudes précises, des tâches spécifiques et cette peur permanente ancrée au ventre. Les privations, les exactions et les humiliations constantes sont un fait établi, mais que l’on ne peut pas cerner dans leur globalité, car elles procèdent d’une multitude d’individualités ayant chacune vécue cette expérience de mort de manière très personnelle. C’est pour cela qu’il est réellement difficile d’appréhender totalement ce qu’ont enduré ces populations jetées aux pieds de leurs bourreaux, dans une incompréhension totale de ce qui leur arrivait, et surtout en se posant une question lancinante et obsédante : pourquoi? Pourquoi chacun d’entre eux, qui vivait tranquillement son existence auparavant, se retrouve soudainement dans un ghetto, puis parqué dans un train, puis dans un camp si loin de son pays?

C’est entre 1945 et 1980, soit sur 5 décennies, qu’ont été retrouvé différents textes cachés sous les cendres du camp d’Auschwitz-Birkenau. Des textes fondamentaux rédigés par des hommes morts dans ce camp, qui voulaient apporter un témoignage de l’intérieur de ce qu’ils avaient vécu, et avec une crainte forte qui les tenaillait, celle que le monde ne comprenne pas ce qui s’était réellement passé. Pour les 5 hommes dont les écrits ont été exhumés, il y avait cette constante d’apporter un éclairage sur les conditions de vie et de détention, mais aussi sur les conditions atroces conduisant à la mort. Haïm Herman, Zalmen Gradowski, Lejb Langfus, Zalmen Lewental et Marcel Nadsari sont des témoins essentiels de l’horreur qui s’est déroulée à Auschwitz.

Plusieurs introductions sont nécessaires pour pouvoir appréhender les textes qui vont nous être présentés, en apportant des précisions sur l’existence des auteurs mais aussi sur leurs conditions de détention et de travail. Quelques traductions ont pu paraître au fil du temps, mais ces textes pourtant essentiels restent méconnus du grand public. Dans ce recueil publié en association avec le Mémorial de la Shoah, sont retranscrit les témoignages de Zalmen Gradowski, Lejb Langfus et Zalmen Lewental. Ces textes ont été retrouvés dans des gourdes ou des récipients en verre, et ont subi les outrages du temps et des intempéries. Celui de Gradowski a été retrouvé le 5 mars 1945, celui de Lewental le 17 octobre 1962, et celui de Langfus en avril 1945, mais il a été oublié jusqu’en octobre 1970. Un travail de restauration minutieux a dû être fait sur certains textes, dont les parties avaient été effacées ou qui avaient des pages manquantes. Chacun des auteurs va user d’une plume différente et va raconter à sa manière son expérience funeste.

Les textes de Zalmen Gradowski sont sans conteste les plus poignants, car l’homme possède un style littéraire remarquable et qu’il s’adresse directement au lecteur, l’enjoignant à le rejoindre dans cette expérience indescriptible, qu’il va pourtant tenter de relater au mieux. « [Viens] vers moi, toi, heureux citoyen du monde, qui habite le pays où existe encore bonheur, joie et plaisir, et je te raconterai comment les ignobles criminels modernes ont transformé le bonheur d’un peuple en malheur, changé sa joie en éternelle tristesse, détruit à jamais son plaisir de vivre. » C’est sur cette phrase qu’il entame son premier texte, et sa manière de s’adresser directement à nous va nous placer dans une position de témoin privilégié, ce qui peut s’avérer difficile à la lecture. Ce choix de s’adresser à un futur lecteur du monde libre est une manière pour l’auteur de s’extraire lui-même un instant  du monde atroce dans lequel il évolue, et de tenter de regarder les événements de plus haut que sa tragique position. A travers l’espace et le temps, il semble encore vivant en s’adressant à nous, partageant son existence avec un témoin du futur, et cette manière de nous tenir la main à travers cette évocation est chargée d’émotion.

Gradowski va nous raconter son périple ainsi que celui de sa famille, à travers le ghetto et le voyage en train, et il le fait avec une sorte de poésie funeste si belle et tragique, que ce texte ne peut que nous toucher en plein coeur. Sa vision d’une acuité sans pareille est doublée d’une sensibilité émouvante, et ce passage lors du transport en train laisse sans voix : « Sur le sol s’étend une blanche masse humide, de la neige qui pourrait maintenant réconforter les coeurs affaiblis, rafraîchir les corps défaillants! Apporter une parcelle de vie. Elle scintille vers nous, la blancheur qui porte en elle tant de vie; que de réconfort, que de bonheur dans cette masse blanche. Elle pourrait apporter maintenant un regain de vie dans les wagons morts. Cette masse blanche pourrait maintenant libérer les deux mille cinq cents personnes des griffes de la terrible mort par la soif. Cette masse blanche pourrait maintenant apporter un regain d’espoir et de courage dans des coeurs résignés : et qu’elle est proche de nous. Juste en face de toi. Elle scintille tant avec sa blancheur qu’elle nous provoque avec ses charmes. Que c’est effrayant. Il suffit d’ouvrir la fenêtre pour pouvoir l’atteindre de la main. On dirait que la masse blanche est maintenant douée d’un souffle de vie. Elle se soulève de son lit, elle veut se lever vers nous et s’approcher de nous. Elle voit que nous la pressons du regard. Elle sent que nous la désirons et soupirons après elle et elle veut nous apporter un réconfort, elle veut nous insuffler de la vie, mais le sinistre bandit est là avec sa baïonnette collée à l’épaule, qui répond par ce mot toujours aussi terrible : non ».

La manière dont Zalmen Gradowski parvient à sublimer les instants terribles qu’il a vécu et ceux qu’il est encore en train de vivre est exceptionnelle. Avoir le courage et la motivation de rédiger un témoignage, ce qui en soit est déjà strictement interdit, démontre une volonté allant puiser au-delà de son destin propre. Gradowski souhaite à tout prix laisser une trace de ce que lui et son peuple ont traversé, avec cette crainte que le monde ne croit jamais que cela ait pu exister. Il parvient à prendre une hauteur déconcertante en utilisant une prose poétique de toute beauté, afin de relater au plus juste ce qui est un cauchemar éveillé de chaque instant. Car ce que Zalmen Gradowski et ses compatriotes du Sonderkommando ont dû endurer dépasse l’entendement. Ce détachement spécial de prisonniers avait pour ordre d’accompagner les convois dans les chambres à gaz, de les aider à se déshabiller, et une fois exécutés, de sortir les corps et de les emmener aux fours crématoires afin de les bruler. Le Sonderkommando était chargé de la totalité du processus d’élimination du peuple juif, exécuté par des prisonniers eux-mêmes juifs donc. La douleur et le désespoir ont fait perdre la raison à plusieurs membres du Kommando, en ont conduit certains à devenir de véritables tyrans, mais la plupart a réussi à conserver son humanité malgré ce qu’ils vivaient chaque jour.

Ces textes essentiels nous apprennent comment ces hommes ont pu survivre tant physiquement que psychologiquement à ce traitement inhumain, et comment l’Homme est capable de s’habituer à tout. Face à une situation aussi déshumanisante, l’être s’affranchit presque de lui-même afin de ne pas subir le trop-plein émotionnel, et les gens se transformaient en automates effectuant leurs tâches comme détachés d’eux-mêmes. Le processus est à la fois terriblement choquant mais viscéralement salvateur, afin que ces hommes ne basculent pas dans la folie, même s’ils vivaient déjà dans le désespoir le plus total. Lejb Langfus relate les faits avec une vision plus distanciée, mais en faisant passer l’émotion au travers des gens qu’il laisse s’exprimer à travers ses écrits. Son travail de fossoyeur lui a donné le besoin de laisser s’exprimer les morts, dont il relate les paroles et les actes juste avant d’être emportés par le gaz. Lorsqu’il évoque un convoi de 3000 femmes emmenées aux chambres : « Elles regardaient nos visages pour voir si nous compatissions. L’un de nous se tenait à l’écart et observait le profond abîme de détresse de ces êtres torturés sans défense. Il n’a pu se dominer davantage et a éclaté en sanglots. Une jeune fille s’écrie : Ah! J’aurai vécu assez pour voir avant ma mort une expression de pitié, une larme versée sur notre horrible sort, ici ,dans ce camp d’assassins où l’on martyrise, frappe, torture et tue, où se voient des atrocités et des injustices, où l’on devient insensible et sans réaction aux plus grands malheurs, où meurt tout sentiment humain, où un frère ou une soeur tombe devant tes yeux sans être accompagné du moindre gémissement. Se trouverait-il encore un homme qui se soucierait de notre profond malheur, qui exprimerait sa compassion par des larmes? »

Les notes de Zalmen Lewental quant à elles sont rédigées dans un style plus simple, une succession d’événements malheureusement souvent tronqués, et dont les éditeurs ont parfois tenté de combler les vides. Mais Zalmen Gradowski quant à lui a encore rédigé Au Coeur de l’Enfer, dont un extrait est publié ici, et dans lequel il va raconter l’ensemble du processus de mise à mort, dans son style si particulier qu’il donne un sens quasi-mythologique à ce qu’il relate. On ressent tout le poids de ce mal indicible et toute cette perdition d’un peuple condamné pour le seul fait de ne pas appartenir à la « race des vainqueurs »… La beauté de son écriture se conjugue si habilement avec l’horreur qu’il décrit, qu’on est transporté dans cette autre époque, cet enfer d’un autre monde, et que l’on assiste, aussi impuissant que Gradowski a pu l’être, à l’acharnement d’un peuple à en détruire un autre… La lecture de ce texte n’est pas facile, mais selon moi, il devrait être lu dans les écoles et par tout un chacun, afin de se rappeler comment l’être humain est capable de devenir la bête immonde qu’il a été dans les années 40…

S’ensuivent diverses études de textes qui s’avèrent intéressantes en permettant d’analyser plus en profondeur les écrits de ces 3 auteurs, ainsi qu’une interview d’un survivant du Sonderkommando, qui elle aussi vaut le coup d’être lue. Yakov Gabbay a traversé cette période noire avec un aplomb extraordinaire, lui qui a toujours réussi à rester positif et à se motiver à survivre. Son témoignage impressionne : « Les premiers jours, c’était terrible et horrible. Mais je me suis dit : Tu n’as pas le droit de perdre la tête. Je savais qu’à partir de maintenant je devrais voir ces scènes jour après jour, c’était notre travail et nous devions nous y habituer. Un travail dur, mais on s’habitue. » La force de caractère dont il a fait preuve, ainsi que la chance de passer entre les mailles des différentes sélections, lui aura permis de sortir vivant d’Auschwitz.

Des Voix sous la Cendre est un condensé de divers textes, essais, études topographiques, témoignages et autres analyses, mais l’essentiel est sans conteste les textes rédigés par Zalmen Gradowski, qui vont au-delà de sa propre expérience personnelle pour offrir un regard embrassant l’entièreté de son peuple. A aucun moment il ne se détourne de son devoir de mémoire, ni de son propre sentiment de culpabilité, et au travers de cette évocation de la mort, il comprend pourquoi on peut encore s’attacher à vivre, ne serait-ce que quelques jours, quelques heures ou quelques minutes de plus. Ses écrits ne laissent pas indifférents, et constituent l’un des plus précieux témoignages de l’Histoire.

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