Focus : Le 7ème art brûle

A l’époque où le cinéma parlant a émergé, on pensait que les gens se lasseraient très vite de ce gadget, qui a pourtant très rapidement enterré le cinéma muet. A une époque lointaine, il existait des vidéo-clubs, qui se sont évaporés en quelques années avec le streaming et la VOD. Lorsque le numérique a remplacé la pellicule, les puristes sont montés au créneau, mais ont vite déchanté, la facilité de transfert et de stockage étant un facteur de rentabilité implacable. La 3D a révolutio… Ah non, ça on passe. Les époques apportent leurs lots d’innovations et de problématiques, et nous nous retrouvons aujourd’hui dans une situation dramatique sur un plan social et politique, ce qui a des répercussions immédiates dans le domaine culturel.

Dans une ère où le fait de payer sa redevance télé donne le luxe d’hésiter entre Hanouna, Le Juge est une Femme ou Les Anges de la Télé-Réalité, il est quasiment vital de s’offrir un abonnement Netflix ou autre. Cette obligation culturelle dirige la société vers un mode de consommation principalement axé sur les films et les séries, avec l’avantage de l’immédiateté du contenu et la simplicité du concept. Préparez les chips et le plaid, y a plus qu’à se faire plaisir dans son canapé. Le concept a forcément explosé avec le confinement, démontrant de manière très forte qu’il était possible de vivre heureux tout en restant chez soi. La culture accessible dans sa boîte aux lettres et dans sa boîte à images, la combinaison d’Amazon et de Netflix a fonctionné à plein régime pendant les quelques mois où le gouvernement nous a gardé bien au chaud. Si l’aspect cocooning des soirées Netflix était déjà bien ancré dans l’inconscient collectif, cet état de fait a été fortement entériné par ces presque 2 mois passés à la casa (de Papel).

La reprise de l’activité dans le domaine de l’exploitation cinématographique ne pouvait que souffrir de ce mode de fonctionnement encore plus répandu qu’avant, et les reports successifs de sorties des blockbusters n’aidaient pas franchement. Tenet et Mulan se sont tirés la bourre pour savoir qui des 2 allait être le premier à atteindre les écrans, et le résultat a été plus surprenant, puisque Mulan s’est tout simplement retiré de la course. Je soulignais l’importance de la Warner d’avoir eu les couilles de sortir Tenet sur grand écran, mais après des semaines d’exploitation, on peut bien se demander si elle a fait le bon choix… On est obligé de passer par un récap chiffré pour bien se rendre compte du problème, et des répercussions dramatiques qui vont irrémédiablement en découler.

Tenet et Mulan sont 2 concurrents qu’il est très facile de comparer, puisque chacun des films est budgetté à 200 millions de dollars (+ les 100 millions habituels pour la promo d’un blockbuster de cette envergure). Quand on a Tenet qui sort en salles, et Mulan sur Disney+, on a un joli cas d’école qui sera encore étudié dans très longtemps… On va surtout s’intéresser au box-office domestique, qui est ravagé par l’épidémie de Covid-19 et qui était synonyme de roulette russe pour la Warner et pour Disney. Le premier a choisi de faire tourner le barillet, et le second a juste posé le flingue sur la table pour déguerpir le plus loin possible. Si l’on peut admirer le courage de la Warner, un premier week-end à 9,4 millions de dollars (et non pas 20,2 millions comme annoncés), et un total de 36,1 millions au bout de 3 semaines, c’est très loin du seuil de rentabilité…

Pendant ce temps, Mulan a effectué un démarrage à 270 millions de dollars en vendant son film à 30 dollars sur sa plateforme de streaming. Le différentiel est énorme, et la question de la rentabilité est vite répondue… C’est cette différence monumentale, couplée à une absence de frais totale et un gain intégral sur Disney+, qui fait immédiatement froid dans le dos et qui pose sévèrement question quant à la suite pour les salles de cinéma. Quand on a une recette permettant d’avoir 100% des gains et un retour sur investissement beaucoup plus rapide, pourquoi encore s’embêter avec des intermédiaires? Il faut dire que les spectateurs ont été préparés pendant des années à une telle révolution, et cette situation sanitaire ne fait qu’entériner plus rapidement un mouvement qui était déjà bien en marche. Dans l’implacable réalité économique, il n’y a pas réellement de place pour les puristes, qui n’apparaissent au mieux que comme de doux rêveurs… Clamer haut et fort qu’un film ne peut être vu que sur le grand écran d’un cinéma? Ca marchait peut-être il y a 15-20 ans, mais ce serait très hypocrite et très naïf aujourd’hui…

Pourquoi est-ce que Les Tuche mériterait davantage une vision sur grand écran que Breaking Bad? Pourquoi Bienvenue chez les Ch’Tis auraient droit à davantage d’écrans que Black Mirror? Depuis plus de 20 ans, les séries télévisées nous ont habitué à des niveaux de qualité supérieurs à de très nombreux films, et je préférerais 100 fois me taper l’intégrale de Banshee sur grand écran qu’être obligé d’hésiter entre 50 Nuances de Grey, Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu? ou Taxi 5. Les téléspectateurs ont vu émerger des séries phares qui n’avaient plus rien à envier aux fictions balancées sur grand écran, et l’équilibre a irrémédiablement basculé, en mettant sur un pied d’égalité les 2 médias. Le Covid n’a fait qu’accélérer cette bascule, en forçant le passage du grand au petit écran pour une multitude d’oeuvres, et on se disait simplement que ce n’était que temporaire, ou que ça ne toucherait que quelques oeuvres mineures. Mais quand Disney fait le choix de modifier la diffusion de Mulan, il s’agit ni plus ni moins qu’un test grandeur nature, de la même manière que la Warner a effectué son propre test avec Tenet. Le maître mot reste bien évidemment le même : rentabilité. Et à ce jeu, c’est donc Disney+ qui sort gagnant, et qui renforce sa position dominante de capitaliste aux grandes oreilles.

Ce succès sans appel ouvre des horizons très clairs pour les uns, et très sombres pour les autres, et à l’heure où la frontière entre les films et les séries est de plus en plus fine, qui de mieux que Marvel pour permettre de confirmer le changement de statu quo? Quand on a Marvel Studios qui a repris l’intégralité des séries issues des comics (en attendant que Sony s’y mette), et quand on a une Phase IV qui imbriquera films et séries, est-ce que ce serait si choquant de voir les films Marvel sortir uniquement sur Disney+? Quand on a un Avengers : Endgame qui est le film le plus rentable de l’histoire (2,798 milliards de dollars), on se dit qu’il sera bien difficile de réitérer l’exploit en ces temps troublés, donc pourquoi ne pas jouer la sécurité et engranger la totalité des recettes sur une plateforme de streaming, plutôt que de partager le prix du ticket avec les distributeurs et les exploitants? Disney a choisi une position certes égoïste, mais il ne s’occupe que de faire perdurer son empire. Warner a choisi de jouer le jeu avec tous les acteurs de l’industrie, mais risque bien de laisser beaucoup de plumes avec cette stratégie…

La solidarité, le sauvetage de nombreux emplois, le respect d’une tradition… Tout cela ne vaut que dalle dans un contexte économique si durement et durablement touché, et chacun tentera de s’en tirer le mieux possible en perdant le moins de billes. La stratégie de la diffusion sur le long terme de Tenet est maintenant une obligation pour la Warner, c’est pour cela qu’elle décale tous les gros films sur son passage (Wonder Woman 1984, et très probablement Dune ensuite). Dans un monde où la question  d’attendre pour obtenir quelque chose ou l’avoir immédiatement et directement chez soi ne se pose presque plus, on se dirige donc vers une homogénéisation du procédé et un basculement qui va donner davantage de poids au streaming (et ça, c’est sans parler du téléchargement bien sûr, mais chut, c’est illégal). Et dans une industrie touchée de plein fouet, pourquoi est-ce que les producteurs continueraient à alimenter des intermédiaires s’ils peuvent réduire les coûts en utilisant le streaming? C’est cette problématique qui est actuellement en train d’exploser, et les passages d’auteurs et de films de cinéma vers les plateformes n’a rien d’anodin, et est simplement en train de remodeler fermement la vision que l’on a toujours eu du cinéma. Vous vous rappelez des vidéo-clubs? Pourquoi est-ce que les cinémas ne pourraient pas être confrontés au même problème? En tout cas, ce sera le jour où on sera obligé de multiplier les séances de BTS (Burn the Stage) afin de contrer l’absence de films d’importance qu’il faudra commencer à vraiment se méfier… Et au fait, cette multiplication de BTS, on est en plein dedans…

Le problème n’est pas le contenant, à l’heure où des gens sont capables de regarder des films tout en conduisant. Le plus important, c’est le contenu lui-même, qui se doit d’être inédit ou rare, et qui doit provoquer cette envie de se lever de son canapé pour tenter l’expérience cinématographique. Les exploitants sont en train de se creuser la tête pour attirer les foules (mais pas trop, distanciation oblige), mais ils ne pourront assurer que l’intérim le temps que la situation sanitaire s’améliore, ou que les studios acceptent de continuer à jouer le jeu en sortant leurs films sur grand écran. L’énième décalage de Wonder Woman 1984 est-il juste une phase de réflexion pour opter vers une diffusion en streaming? Après tout, le démarrage difficile d’HBO Max pourrait être immédiatement oublié si un tel contenu atterrissait directement sur la plateforme de Warner…

On en est donc là, à s’agiter et à cogiter dans tous les sens, sans pour autant avoir toutes les cartes en mains. L’avenir du 7ème art est en train de se jouer, et on est juste situé au carrefour déterminant. Pilule bleue, pilule rouge? Il va bien falloir trancher à un moment…

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