Carrie (Stephen King, 1974)

Je suis actuellement à la moitié de la première saison de Castle Rock, la série qui a pour ambition de s’inscrire dans l’univers étendu de Stephen King. Pour l’instant, elle ne tient pas l’ensemble de ses promesses, mais bénéficie d’une atmosphère et d’une intrigue assez intéressantes pour continuer à y croire. Mais l’un des effets secondaires de ce show, c’est de m’avoir donné envie de replonger dans les écrits de l’auteur du Maine. Adolescent, j’avais dévoré tous ses bouquins, et ils ornaient ma petite bibliothèque comme de fiers trophées. Mais un jour, sans que je sois prévenu, je me suis rendu compte que je n’arrivais plus à entrer dans ses oeuvres. Je l’ai alors laissé derrière moi, comme on dit adieu à une part aimée de son enfance, en gardant ce souvenir ancré quelque part avec nostalgie.

Avant la sortie de La Tour Sombre, j’avais déjà eu cette envie de renouer avec l’univers fantasmagorique du King, mais seulement pour cette oeuvre-fleuve qu’il avait écrit sur plusieurs décennies. La Tour Sombre – le Pistolero était déjà à l’époque l’un de mes bouquins préférés de l’auteur, et ça a été un réel plaisir de replonger dans cette quête aux confins des mondes! J’ai relu les 2 premiers tomes, avant de laisser tomber au début du 3ème, qui me semblait mû par une écriture davantage automatique que les 2 premiers. Mais aujourd’hui, c’est à un défi un peu plus conséquent que je m’attelle, parce que j’ai dans l’idée de reprendre l’ensemble de la bibliographie de Stephen King! Bon, on va avancer pas à pas, histoire de ne pas faire d’indigestion, et on verra bien où cela me mène! En tous cas, j’ai commencé en toute logique par Carrie, une oeuvre qui m’avait beaucoup marqué dans mon enfance, et qu’il a été plaisant de relire!

Il y a quand même eu une particularité à ces retrouvailles avec la jeune fille télékinétique, puisque tout au long de ma lecture, j’ai constamment été court-circuité par des images du Carrie de Brian De Palma! Il faut dire que son adaptation est l’une des plus fidèles et des plus réussies d’un ouvrage de King, et que Sissy Spacek était clairement marquante dans le rôle de la jeune fille si fragile! L’ambiance du film était faite d’une beauté éthérée et d’une violence sourde, parvenant à être une extension remarquable du livre, que j’ai donc feuilleté avec cette vision de De Palma tapie dans le cerveau! Avec Carrie, King nous livrait un premier roman à la fois épuré et prenant, qui nous présentait la jeune Carrietta White, élevée par une mère abusive et totalement perdue dans sa pratique de la religion. Carrie n’avait rien en commun avec les autres filles de son lycée, s’habillant comme une vieille femme, ne partageant pas les goûts et les joies de ses camarades. Elle est l’exclue à qui on fait de mauvaises blagues, de qui on se moque sur son passage, et sur qui on peut laisser se déchaîner cette part mauvaise de soi avec une certaine délectation.

Cette jeune femme a appris à courber l’échine durant toute son enfance, à accepter qu’elle ne ferait jamais partie du monde des gens normaux, et à se résigner aux mauvais traitements infligés par sa mère. Mais un don sommeille en elle. Un don, une capacité, qui n’a rien de commun, qu’elle avait déjà aperçu dans sa prime enfance, et qui va se réveiller à nouveau suite à une expérience traumatisante. Il semble que Carrie soit capable de faire bouger les objets, de les plier à sa volonté si elle se concentre assez. Serait-ce là le début d’une nouvelle vie? Y aurait-il enfin un moyen de se démarquer des autres, et de leur faire payer toutes leurs moqueries et leurs blessures profondes? Ce pouvoir bouillonne en elle et ne demande qu’à sortir, alors que sa mère accentue ses maltraitances et que les filles du lycée se délectent de plus en plus de leurs moqueries envers elle. Mais soudain, tout semble basculer, lorsqu’elle est invitée par le garçon le plus populaire du lycée au bal de fin d’année! Est-ce qu’elle peut enfin se permettre de relâcher la tension, et croire à une vie possiblement heureuse, ou est-ce encore une ruse pour la faire tomber dans un piège sordide?

Stephen King n’a pas son pareil pour décrire les affres de l’enfance, et sa vision de celle de Carrie White est dure et réaliste. Carrie représente l’enfant délaissé qui existe dans chaque collège ou chaque lycée, le canard boiteux dont on aime se moquer car on est trop soulagé de ne pas être celui-ci. Carrie est la souffre-douleur de toutes les filles de sa classe, et ce depuis sa plus tendre enfance. Elle n’a jamais connu de moments de répit, et King nous brosse un portrait sans concessions de cette jeune fille abandonnée de tous. Il y a un aspect révoltant, triste et terriblement véridique dans sa caractérisation du personnage, et on va la suivre dans son quotidien morne et sans espoir avec une envie féroce que tout s’arrange pour elle. King est capable de se mettre dans la peau de cette jeune femme avec une aisance déconcertante, et il nous livre les affres et les tourments d’une adolescente esseulée avec un sens du réalisme et un pragmatisme impressionnants!

La vie avec sa mère est un vrai cauchemar, les 2 femmes étant emprisonnées dans un carcan religieux des plus étouffants. King interroge avec acuité le poids que peut représenter la croyance, et démontre à quel point elle peut détourner les gens des valeurs initialement présentes dans sa pratique. Margaret White est ce que l’on peut appeler une illuminée, une personne totalement perdue s’étant réfugiée dans la religion et en ayant fait une sorte d’armure qui la coince totalement dans cette posture irréversible. Elle punit constamment sa fille pour des péchés passés, souhaitant par là même l’empêcher de commettre les mêmes erreurs, mais effaçant de ce fait sa personnalité et l’empêchant de s’épanouir. Mais quand une occasion inespérée d’être heureuse se présente à Carrie, elle va rejeter sa mère, et va le faire avec une force insoupçonnée qui va totalement la griser…

La grande réussite de ce bouquin, c’est de parvenir à nous attacher à une jeune femme totalement réelle, avant de nous lancer dans un récit où le surnaturel semble agir. King agit un peu à la manière de Stan Lee avec ses super-héros : en nous présentant des personnages comme vous et moi, en proie aux affres de la vie, avant de découvrir qu’ils ont des pouvoirs insoupçonnés. Et en termes de pouvoirs, ceux de Carrie vont s’avérer très impressionnants, et d’autant plus puissants qu’ils vont sortir après des années de rage contenue… Le déchaînement de violence qui va s’ensuivre sera inattendu et ravageur… Mais si vous ne l’avez pas lu, je ne vais pas vous spoiler, on est d’accord? 😉 Et pour vous donner un exemple de l’excellent style de King : « Elle ouvrit la porte, il était là, presque aveuglant, en veste de smoking blanc et pantalon noir. Ils se regardèrent sans échanger un mot. Elle se dit que si jamais le moindre son déplacé franchissait ses lèvres, son coeur se briserait et que s’il riait elle mourrait. Elle sentit réellement, physiquement, toute sa pauvre vie se contracter, se réduire en un point qui pouvait être la fin de toute chose ou l’accès à un univers nouveau et lumineux. »

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