L’histoire de Kane Parsons, plus connu sous le nom de Kane Pixels, est celle d’un gamin surdoué qui transforme tout ce qu’il touche en objet de fascination. Il réalise son premier court métrage à 13 ans, mais c’est avec son 2ème qu’il va nous initier aux codes très personnels de son point de vue cinématographique. Avec cet hommage au jeu vidéo Portal 2, il démontre un sens très aiguisé de la mise en scène et apporte un regard totalement épuré au niveau scénaristique, pour nous livrer un objet des plus étranges et pourtant envoûtant. Ce sera la clé de voûte de toute son oeuvre à venir, et à 14 ans seulement, il était déjà d’une maturité impressionnante!

S’ensuivent des courts divers et variés toujours très originaux et immersifs (pour plus de détails, voir cet article ou cette vidéo), mais c’est le 7 janvier 2022 qu’il va définitivement se faire un nom, lorsqu’il met en ligne The Backrooms (Found Footage). Il pulvérise littéralement internet et atteint très rapidement un nombre de vues hallucinant! Aujourd’hui, il en est à 85 millions… Il développe toute une série de vidéos basée sur le concept des backrooms, il fait de très nombreux émules et le phénomène devient véritablement mondial. Il avait 16 ans lorsqu’il réalisait ce premier épisode, et le studio A24 a décidé qu’il était assez doué pour réaliser lui-même sa propre adaptation de sa série à succès.

C’est ainsi que l’on se retrouve aujourd’hui avec un long métrage fraîchement sorti au cinéma, Backrooms. Il en assure donc la réalisation, tandis que l’écriture est assurée par Will Soodik (qui a notamment écrit des épisodes de Ash vs Evil Dead), et il co-signe la musique avec Edo Van Breemen (The Monkey, L’Elue). Alors qu’il assurait l’intégralité des postes sur ses vidéos YouTube, il est donc épaulé ici par des gens de l’industrie avec qui il est parvenu à partager sa vision très personnelle. Et le résultat est sans appel : une extension des plus intelligentes de son univers créé sur internet, Kane Parsons/Pixels se servant de ce nouveau média pour poursuivre ses expérimentations visuelles, sonores et cauchemardesques!

Les connaisseurs apprécieront totalement ce nouvel épisode venant compléter une mythologie déjà très riche, et c’est un réel plaisir de se retrouver à errer dans ces couloirs jaunes aux néons bourdonnants à travers un écran de cinéma! On se retrouve en terrain très connu et on appréciera les subtils détails renvoyant à ses vidéos, tout en appréciant de pouvoir prendre davantage de temps à découvrir de nouveaux personnages. Quand j’ai vu que Chiwetel Ejiofor et Renate Reinsve étaient les acteurs principaux, je me suis dit que ça pouvait être très étrange au vu de leur notoriété dans le monde du 7ème art. Et pourtant, les deux se glissent dans cet univers avec une aisance confondante en se mettant véritablement au service du récit et en ne cherchant pas à briller de manière personnelle. Il y a une véritable humilité dans leur approche, qui vient rejoindre l’humilité de ce gamin de 20 ans (21 aujourd’hui) qui a eu l’opportunité de les diriger pour son tout premier film!!!

Contrairement à de nombreuses oeuvres qui sont produites pour surfer sur le succès du moment, on sent qu’ils n’ont pas été pressés pour sortir le film le plus rapidement possible, mais que les producteurs ont au contraire pris le temps nécessaire afin de créer une intrigue qui fonctionne. Et là où Kane Pixels jouait avec son Blender (pas celui pour la cuisine, mais celui pour concevoir des environnements informatiques 3D ^^), il y a eu pour ce long métrage un mélange d’effets en images de synthèse et de véritables décors. Le chef décorateur Danny Vermette a oeuvré sur 4 plateaux différents pour une superficie totale de 2800 m²! Les acteurs ont donc pu s’immerger dans un véritable labyrinthe fait de ce papier peint et de cette moquette si emblématiques! Ce mélange de prises de vue réelles et d’effets numériques apporte une texture très riche au film, et Kane Parsons a certainement adoré voir son univers mental prendre physiquement vie!

La photographie du film est également d’une très belle maîtrise, et est signée par Jeremy Cox, lui dont le travail m’avait déjà tapé dans l’oeil sur Longlegs d’Osgood Perkins. Et pour la petite histoire, il a aussi travaillé sur The Monkey et L’Elue comme le compositeur Edo Van Breemen ^^ D’ailleurs le travail sonore est lui aussi excellent, avec cette capacité que Parsons a pour créer des nappes musicales mêlant normalité et étrangeté avec une très grande maîtrise.
Kane Pixels faisait déjà preuve d’un talent de cinéaste hors norme sur internet, et il confirme avec Backrooms tout le bien que l’on pensait de lui. Sa manière d’aller explorer les recoins de ce labyrinthe est tout simplement captivante, et il sait de manière instinctive comment optimiser chaque détail et chaque mouvement de caméra. Sa caractérisation des entrées dans les backrooms est juste géniale, et il est capable de passer d’une atmosphère à une autre en un claquement de doigt comme si c’était la chose la plus simple à faire! Il a un talent dingue et on sent qu’il s’est en plus vraiment fait plaisir sur ce tournage!

On va découvrir des salles, pièces, couloirs et lieux totalement étranges à l’architecture torturée, et si l’on peut regretter que cette exploration ne soit pas plus approfondie (on pourrait y passer des heures, là le film dure 1h51), on sillonne des endroits variés et l’on passe de pièces exigues à des lieux immenses, nous faisant osciller entre claustrophobie et vertige au gré de cette balade atypique. Le parallèle très pertinent entre la psychanalyse et les backrooms va déboucher sur des événements créant un certain malaise, et on sent bien évidemment une certaine inspiration lynchienne par moment, tout en renvoyant à son propre lore, je pense notamment à la caractérisation d’une créature qui me fait penser en partie à sa série The Oldest View.

Chiwetel Ejiofor est excellent dans un rôle à vif, Renate Reinsve est parfaite dans son personnage de thérapeute qui semble capable de tout gérer, et c’est tellement un plaisir de les voir évoluer dans cet univers que le film est passé trop rapidement! On a vraiment envie de continuer à arpenter ces lieux à la fois terrifiants et hypnotisants, et Kane Parsons nous démontre qu’il est capable de faire le grand écart entre des séquences véritablement horrifiques et des moments très psychologiques. Il sait également comment jouer sur les frustrations de ses spectateurs, qui veulent toujours en savoir davantage, mais il a l’intelligence de ne pas tout dévoiler. Et on attend donc avec impatience son prochain projet!!!
