
J’avais jusqu’à présent vu 4 ou 5 films de Takashi Miike, que j’avais tous détesté… J’avais aussi vu son épisode des Masters of Horror qui était typique de sa propension au torture porn… Mais ce Sham semblait tendre vers un Miike un peu plus assagi, avec un récit nettement plus classique et clairement moins barré. Finalement, ça valait effectivement le coup de tenter ^^

Seiichi Yabushita est un enseignant d’école primaire sans histoire, qui va voir sa vie basculer suite à des accusations de maltraitances physiques et morales sur un élève. Cette thématique sociale va être traitée avec une acuité particulière par Miike, qui va s’amuser à brouiller les pistes en nous donnant différents points de vue sur les événements. Le film commence par la version de Ritsuko Himuro, la mère du garçon violenté souffrant depuis d’un syndrome de stress post-traumatique, puis bascule sur la version de M. Yabushita. 2 visions diamétralement opposées qu’il va falloir confronter lors d’un procès, afin de rétablir enfin la vérité.

Le choix de cette structure n’est pas nouvelle (on se rappelle du récent Le Dernier Duel de Ridley Scott) mais s’avère immersive, car Miike l’utilise afin de décrypter les rouages de la manipulation à la fois individuelle et collective, via notamment les médias qui s’emparent de l’affaire dans un but sensationnaliste. Un principe très ancré dans la culture japonaise est celui de ne pas attirer l’attention sur soi, et les révélations sur le comportement de M. Yabushita vont pulvériser sa tranquillité d’esprit et son rapport aux autres. Sommé de présenter des excuses pour des faits qu’il dit n’avoir pas commis, il va pourtant avouer à demi-mot la véracité de certains actes. Dans ces circonstances, quelle est la part de vérité, et y a-t-il des manipulations pour cacher cette vérité?

On pourra regretter des moments qui semblent manichéens, notamment lorsque le professeur n’est pas du tout protégé par sa hiérarchie et est désigné d’office comme coupable. Mais là encore, cela vient probablement du fait de la culture « pas de vague » du pays, qui après réflexion, existe aussi en Occident… Disons que les 2 membres de l’école opposés à Yabushita sont un peu trop démonstratifs et que cela fait un peu surjoué et absurde, mais le reste du film va moins sur ce terrain-là. Gô Ayano joue ce personnage de manière efficace, tant dans la version où il semble coupable que dans celle où il paraît innocent. Il se plaît à jouer le sadisme dans la première version, et celle de l’homme totalement dépassé par les événements dans la seconde. On aurait préféré qu’il soit plus incisif dans la seconde version, où il incarne cet homme effacé souffrant d’accusations terribles, mais le poids de la culture nippone pèse lourdement sur ses épaules, avec cette volonté prépondérante de toujours vouloir arranger les choses.

Kô Shibasaki incarne la mère du jeune Takuto, et le grand écart avec lequel elle gère les 2 versions de l’histoire est impressionnant. De femme effacée emplie de gentillesse et de douceur, elle passe à un silence glacial et un regard d’une froideur incomparable, à tel point que l’on a l’impresion de voir une version adulte de la sympathique Sadako du film Ring! Miike est servi par de très bons acteurs pour brouiller les pistes, et ce concept s’avère plutôt plaisant dans le genre du film de procès. On va assister à toutes les étapes de la déchéance de Yabushita, qui va voir l’opinion publique s’opposer frontalement à lui, par le biais d’un journaliste qui se plaît à alimenter les rumeurs. Yabushita se retrouve presque totalement isolé, n’ayant que sa famille pour le soutenir.

J’ai été très agréablement surpris par cette oeuvre de Takashi Miike, qui est bien loin de ses délires psychotiques habituels, et qui fait preuve d’un « classicisme » personnalisé. Les décadrages qu’il applique permettent de générer une sorte de douce confusion, histoire de nous faire glisser peu à peu dans ce récit étouffant. Cette sensation est toutefois contrebalancée par une très belle photographie signée Hideo Yamamoto, qui avait auparavant collaboré avec Miike à plusieurs reprises. On se retrouve donc pris dans un film au récit oppressant mais bénéficiant d’une certaine douceur dans sa beauté picturale, ce qui crée un décalage intéressant. Dans le genre, on lui préférera toutefois le sublime Black Box Diaries de Shiori Itō, qui est un documentaire encore plus poignant.
